Le bénévolat en temps de guerre: le Canada dans les deux guerres mondiales

Le bénévolat était parti intégrante de la “guerre totale” dont les canadiens ont fait l’expérience durant les deux guerres mondiales, donnant ainsi la possibilité aux civils de contribuer de façon importante et pratique à l'effort de guerre national. Cet article détaille le contexte de compréhension et d'utilisation des types les plus communs d'objets qui ont survécu aux guerres du début du vingtième siècle et examine les attitudes des Canadiens face au bénévolat, les types de bénévolat pratiqués et les informations que l'on peut glaner grâce aux objets qui nous ont été transmis. Que ce soit du temps, du travail, de l'argent, ou des biens, ou tout simplement en soutenant les comportements encouragés officiellement, les Canadiens ont utilisé le travail bénévole pour faire une contribution patriotique, trouver le confort et/ou l'accomplissement, remplir des obligations sociales, et trouver leur places dans la société canadienne. Ces objets qu'ils nous ont laissés nous offre de fascinants aperçus de ce qui a été fait et pour quelles raisons.

Lorsque la guerre a éclaté en août 1914, le bureau central de la Croix Rouge canadienne  a été submergé d'objets divers allant des imperméables aux uniformes de baseball en passant par des phonogrammes fatigués ou en encore des meubles cassés envoyés par des Canadiens espérant que cela pourrait être utiles à aider les soldats malades ou blessés que la guerre ne manquerait pas de produire bientôt. Quelques mois après le début d'une autre guerre, en novembre 1939, le millionnaire de Toronto E.H Watt donnait son bateau – un yacht à moteur de 78 pieds- afin d'aider la formation de la Réserve de la Marine royale canadienne. L'année suivante l'Ordre impériale des filles de l'Empire (OIFE) récoltait 100.000 dollars afin d'acheter un bombardier Bolingbroke.1 Comme ces exemples le suggèrent, lorsque le Canada partait en guerre pendant la première moitié du vingtième siècle, la majorité des Canadiens répondaient “nous sommes prêts!” et donnaient d'eux mêmes généreusement et volontairement.

Il y a un lien naturel entre le concept de bénévolat et la manière dont fut conduit les deux premières guerres mondiales au Canada. La “guerre totale” était une forme de guerre qui engageait des sociétés entières, et qui, dans une certaine mesure, supprimait les distinctions traditionnelles entre soldats et civils. On attendait des deux groupes qu'ils dirigent leurs ressources et leurs énergies vers l'effort de guerre nationale – essentiellement en étant impliqué de toutes les manières possibles.

S'impliquer c'est tout le sens de ce bénévolat, et si l'on examine les années 1914-1918 et 1939-1945 on se rend compte que nombreux sont ceux qui donnaient leur temps, leur talent, leur richesses ou leur savoir – et même leur vie- et encourageaient d'autres à le faire. Pour les Canadiens qui ne pouvaient ou ne voulaient pas participer au combat, le bénévolat offrait des alternatives pour participer à l'effort de guerre.

“Le bénévolat” est un terme large lorsqu'il s'applique au Canada en temps de guerre, il recouvre une grande variété d'activités. Les Canadiens contribuaient financièrement aux œuvres de charités autant qu'en obligations de la Victoire pour aider leur gouvernement à payer la guerre; ils donnaient leur temps à des œuvres de charités liées à la guerre, s'enrôlaient volontairement dans les armées, et postulaient librement aux emplois industriels ou agricoles de l'économie en guerre. De milles et une façons, les Canadiens faisaient le choix de partager avec leur pays les ressources de leur famille ou de leur affaires, dans ce qu'ils percevaient comme une époque de besoin pour le Canada.

Ils n'y avaient pas d'actes futiles. Les Canadiens valorisaient, applaudissaient, saluaient l'esprit de bénévolat durant les deux guerres mondiales, que ce soit celui qui faisait tricoter des chaussettes pour les soldats, pousser un jardin de la Victoire, ou pour être le premier du quartier à s'enrôler.  Les Canadiens de la première moitié du siècle (spécialement deux des classes moyennes) croyait que faire ou donner quelque chose sans y être contraint disait beaucoup de la personnalité d'un individu.  Cela démontrait un grand sens du devoir, du patriotisme, de l'esprit civique et de la charité.  Les bons citoyens s'offraient généreusement et librement, eux mêmes tout autant que leur ressources et prenaient part dans les efforts volontaires pour le bien de leur communauté.2 Pour ces raisons, bien que le résultat final fut le même (rejoindre les forces armées), l'enrôlement volontaire était vu comme admirable et honorable, alors que la conscription ne l'était pas. Faire le bon choix de son plein gré était important aux yeux des Canadiens du début du vingtième siècle. Bien que l'esprit du bénévolat animait une large gamme d’activités de guerre, cet essai va se concentrer sur le bénévolat non rémunéré des civils sur le front domestique.

Il y a de nombreuses similarités entre ce type d'activités pendant la Première pendant la Seconde guerre mondiale, à tel point qu'il est parfois difficile de dater de l'une ou de l'autre de ces  périodes un objet si cette indication est absente (en ce qui concerne les cartes postales ou les tricots). Il y a de grandes ressemblances entre les associations et les volontaires actifs pendant ces deux guerres. De nombreuses organisations caritatives de la Première guerre mondiale reprirent un rôle similaire pendant le Seconde guerre mondiale, et nombre d'individus offrirent leur service aux même associations, pour la seconde fois et en étant un peu plus âgé de quelques décennies. La Seconde guerre mondiale pouvait être accueillie par les volontaires vétérans de la Première guerre mondiale par une attitude proche de celle de cette chanson populaire de 1940 : “Nous l'avons déjà fait (et nous pouvons le refaire)”. Le grand avantage de ces chevauchements était que de nombreuses leçons de la Première guerre mondiale pouvaient être appliquées par les responsables associatifs pendant la Seconde guerre mondiale. Un excellent exemple de la façon dont l'expérience des bénévoles canadiens de la Première guerre mondiale influât sur la Seconde guerre mondiale est celui du Fonds Patriotique Canadien. Le FPC, l'organisation caritative la plus importante au Canada pendant la Première guerre mondiale, fut notablement absente pendant la Seconde guerre mondiale. Bien que les Canadiens aient soutenu le rôle du FPC en tant que soutien des familles et des personnes à charge des soldats, cette œuvre ne plaisait pas à de nombreux bénéficiaires car sa politique n'était pas cohérente à l'échelle du pays, et que ses visiteurs volontaires  se mêlaient de ce qui ne les regardaient pas dans la vie de ces familles. Dans l'espoir d'aider les personnes dépendantes des soldats tout en évitant ces incohérences et ces ressentiments, le rôle assumé par le FPC pendant la Première guerre mondiale le fut par le gouvernement fédéral lorsque la Seconde guerre mondiale éclatât en 1939.3

Ce changement dans le soutien apporté aux familles des soldats canadiens met aussi en lumière la différence la plus significative entre les efforts bénévoles des deux guerres: à savoir la présence grandissante du gouvernement, régulant ou remplaçant le volontariat durant la Seconde guerre mondiale. En 1917, la loi sur les Œuvres de guerre allait dans cette direction, en exigeant que les associations qui collectaient des fonds soient inscrites à un registre fédéral et soumettent régulièrement un rapport financier. Ce rôle de régulateur s'accrût pendant la Seconde guerre mondiale avec la création d'un nouveau ministère dans le gouvernement fédéral dans l'objectif de gérer l'effort de guerre des civils : le Ministère des services nationaux de guerre. Ce nouveau ministère règlementait non seulement l’enregistrement et la gestion des fonds par les œuvres de charité, mais il décidait aussi si une association pouvait récolter des fonds ou non, quand elle pouvait le faire et de quelle manière. Son objectif était d'encourager une plus grande efficacité et une plus grande coordination de l'effort de guerre. Certaines associations, habituées à une plus grande indépendance (étant, après tout, des organisations non gouvernementales), protestèrent vigoureusement contre ces restrictions, mais avec un effet limité. Un contrôle gouvernemental plus grand sur le bénévolat de guerre s'était imposé.4

Bien que les efforts bénévoles soient parfois particulièrement inefficaces, le gouvernement canadien (comme d'autres gouvernements de pays en guerre) encourageait et soutenait les activités de ses citoyens. Il le faisait en raison du pouvoir inhérent à l'idée même de bénévolat. Comme les volontaires choisissaient la ou les causes qu'ils supportaient, à quelle fréquence, de quelle manière et à quel degré ils le faisaient, les dons et le travail bénévole étaient un indicateur du soutien populaire à une cause. Quand les citoyens n'étaient pas forcés à participer à l’effort de guerre mais donnait plutôt volontairement leur temps, leur argent ou leur talent, le vrai vainqueur était l'effort de guerre; le morale s'élevait car les civils sentaient qu'ils contribuaient d'eux mêmes à cet effort, et le gouvernent bénéficiait de ces ressources humaines et matérielles données librement. Le problème, bien sûr, était que les volontaires pouvaient retirer leur soutien tout autant que le donner.

Ceci avait pour conséquence que non seulement les associations caritatives mais aussi le gouvernent avaient besoin de consacrer du temps et des efforts à courtiser le public pendant chacune des deux guerres. De nombreux objets en relation avec le bénévolat témoignent de cette dimension : un raz de marée de tracts, d'affiches, de publicités dans les journaux ou encore d'autres moyens de propagandes.  Comme Ted Barris et Alex Barris en font état dans leur histoire oral de la Seconde guerre mondiale, pendant toutes les années de guerre que ce soit dans les journaux ou sur les emballages des confiseries,

Les Canadiens ont été harcelé, cajolé, menacé, poussé du coude, réprimandé, [et] exhorté à faire ou à ne pas faire une liste de plus en plus importante de choses. Faites des économies ... faites attention à ce que vous dites ... ne voyagez qu'en cas de besoin.. sacrifiez... privez-vous ... faites l'effort de financer la guerre ... écrivez souvent... envoyez des colis... cousez des chaussettes ... économisez le fer... réutiliser tout ... portez les vêtements de l'an dernier ... achetez des bons ... marchez ... soyez gentils avec les hommes en uniforme ... faites du travail volontaire ... faites des bandages ... soutenez l'effort de guerre ... utilisez moins de sucre, d'essence, de viande, de beurre, de caoutchouc, travaillez pour l'industrie de guerre ... joignez-vous.5

L'examen des objets liés à ce marketing du service volontaire nous révèle deux choses importantes. La première, ces objets nous disent quels comportements et quelles activités étaient considérés comme suffisamment important pour que l'on essaye de convaincre les Canadiens d'y participer. Lorsqu'une organisation se décidait à ce genre d'appel, cela signifiait généralement que le public n'était pas habitué à faire certaines choses et qu'il était nécessaire de le lui demander ou de le lui rappeler; ou le message était destiné à réprimander le public: les Canadiens avaient failli dans leur devoir de faire telle ou telle chose. En second lieu, ces objets nous donne, au travers des images et des messages employés, un aperçu des techniques que les organisations utilisaient pour essayer de convaincre les Canadiens de donner ou d'être volontaire. En d'autres termes, quelle corde faisaient on vibrer pour quelle cause?

Ce type de propagande lié au volontariat faisait le plus souvent appel au patriotisme des Canadiens, à leur sens du devoir, et à leur croyance dans la nécessité de mesures extraordinaires en temps de guerre. L'idée du devoir était souvent présenté dans le contexte du soutien domestique, de ceux de l'arrière, pour ceux qui combattent sur le front outre mer : les Canadiens non combattants devaient “soutenir l'offensive” de leurs soldats, comme le disait un slogan de la Seconde guerre mondiale.

Au delà du patriotisme et du sens du devoir en temps de crise,  il était fait aussi appel à d'autres émotions, parfois pour des causes spécifiques. Des associations fournissant du confort, de l'amusement ou des soins médicaux aux troupes et aux réfugiés, en appelaient généralement au sens de la compassion des Canadiens. A l'inverse, les efforts de défense passive s'appuyaient sur le sens de la communauté et de la protection des siens des Canadiens. Que les bénéfices de ces actions soient pour eux mêmes ou pour d'autres, les Canadiens répondaient à ces appels.

Parmi la grande variété des approches utilisées pour promouvoir des causes, la question du genre était souvent utilisé par les associations pour motiver les Canadiens. Comme Robert Rutherdale l'écrivait à propos de la Première guerre mondiale, les activités sur le front domestiques “donnaient l'opportunité aux civils de mettre en pratique ce qu'ils percevaient d'eux mêmes en tant qu'hommes et en tant que femmes dans des conditions de guerre, pour participer à une entreprise de “protection” ou de “service”  à la nation au travers d'un engagement immédiat et local”.6 Les Canadiens sont entrés dans chacune de ces deux guerres avec certaines idées sur les rôles sociaux et économiques appropriés des hommes et des femmes,  et le travail volontaire en temps de guerre offraient la possibilité aux Canadiens de  répondre à ces rôles de façon renouvelée, avec, qui plus est, le lustre du service patriotique. Comme Rutherdale le souligne, le travail bénévole des femmes était souvent présenté en termes de “services” (aux soldats, aux réfugiés, à la nation), alors que celui des hommes étaient souvent dépeint comme une “protection” (du front domestique, des soldats outre mer, de la nation).

Etant donné l'exclusion traditionnelle des femmes des champs de bataille, les opportunités de service en temps de guerre étaient particulièrement importantes pour celles qui voulaient témoigner de leur soutien à la nation en guerre. Leurs efforts pouvaient parfois les conduire vers des rôles non traditionnels (comme les « Farmerettes » qui aidaient aux récoltes pendant la Première guerre mondiale, où l'apparition des femmes dans l'armée pendant la Seconde guerre mondiale), mais leur rôle traditionnel était réaffirmé au départ. L'IODE, une des associations féminines les plus importantes, lançait une campagne pour récolter des fonds pour un navire hôpital dès le début du conflit en 1914, appelant les Canadiennes à jouer leur rôle “naturelle” dans la guérison des soldats blessés. “Nous pressentons que ce sera une chance  [pour] toutes les Canadiennes de montrer leur loyauté et leur dévotion à l'Empire”, déclarait la direction nationale de l'IODE, ajoutant que le projet de navire hôpital correspondait au mieux “avec la part féminine du soin aux malades et aux victimes”.7 Les millions de chaussettes tricotées et les pansements mis en rouleaux par des femmes de tous âges, races et classes sociales, dans une variété d'associations, d'est en ouest et pendant les deux guerres, étaient aussi présentés comme un travail maternel au service des “garçons” outre mer. Comme les femmes étaient exclus de la participation directe aux combats (bien que les infirmières, les femmes des Détachements d'aide volontaire, les femmes membres des forces armées pendant la Seconde guerre mondiale, s'en soient approchées), de tels appels à faire « sa part du travail » avec le bénévolat et les dons tenaient compte de cette dimension. De nombreuses femmes étaient fières de contribuer ainsi à la guerre; d'autres trouvaient dans le bénévolat de la consolation pour leur chagrin ou du soulagement dans l'attente angoissante de nouvelles du front. L'importance d'avoir quelque chose de concret à faire dans des temps difficiles et tendus est souvent mentionnée dans les témoignages de femmes sur les temps de guerre.

De l'autre côté de la frontière du genre, la défense passive et les précautions contre les raids aériens (ARP) incombaient particulièrement aux hommes, puisqu'il représentait une forme de “combat” sur le front intérieur et ce rôle défensif était ce qu'il y avait de mieux après l'enrôlement dans les troupes combattantes. L'âge, la santé et une variété d'autres raisons tenaient de nombreux hommes loin des champs de bataille, et une participation active dans le travail bénévole -que ce soit avec de l'argent ou avec du temps- était considérée, pour un homme, comme une manière de démontrer publiquement, qu'il servait toujours son pays.8 Des slogans comme « Combat ou paye » (utilisé par le FPC pendant la Première guerre mondiale) indiquaient clairement que ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas porter les armes devaient contribuer d'une manière ou d'une autre.

Les enfants canadiens étaient exclus des forces armées pour des raisons évidentes, mais nombre d'entre eux étaient enthousiastes à l'idée de participer d'une façon ou d'une autre. Leur énergie et leur enthousiasme étaient de ce fait exploités par les écoles, les églises et d'autres organisations pendant les deux guerres. Les enfants étaient encouragés à tenir des jardins de la Victoire, à épargner leurs petits sous pour acheter des bons d'épargne de guerre, à tricoter des couvertures et à récolter les métaux usagés pour les campagnes de recyclage de leur quartier.9 Comme c'était le cas avec les appels en direction des adultes, les thèmes du soutien aux troupes outre mer, de la compassion envers ceux qui souffrent, de la contribution à la victoire, apparaissaient dans la propagande destiné aux enfants.

Les objets liés au bénévolat de guerre peuvent nous dire beaucoup de choses sur ce qui était fait par les volontaires des deux guerres, et la façon dont il le faisait. Les œuvres caritatives et les associations de bénévoles publiaient souvent des rapports internes, des lettres d'information, des circulaires, expliquant leur activités, donnant la liste des membres de leur bureau ou de leur comité directeur, énumérant les donations et, enfin,  rendant compte au public de leur travail. Grâce à ces documents, nous pouvons parfois avoir un aperçu de la nature des personnes qui se portaient volontaires, une information tout à fait utile car les fichiers d'adhérents ont disparu depuis longtemps, s'ils ont jamais existé.  Nous pouvons aussi apprendre quels étaient les types de bénévolats considérés comme utiles, soit par les donateurs soit par les organisations (les deux ne correspondant pas forcément). Les uniformes de baseball et les phonogrammes rayés, reçus en 1914, étaient-ils vraiment utiles à la Croix Rouge canadienne? Etait-il possible de diriger le désir de  donner des Canadiens dans d'autres directions? Les pages du Bulletin – une publication régulière de la Croix Rouge pendant la Première guerre mondiale - nous donne la réponse. Non, ils n'étaient pas heureux de voir tous ces objets incongrus s'empiler à leur porte!

Les objets liés au bénévolat peuvent parfois nous aider à saisir la façon dont telle communauté comprenait et exprimait l'importance du bénévolat dans le contexte général de l'effort de guerre. L'IODE délivrait des insignes spéciaux (cousu à l'insigne régulier) à ses membres dont l'un des proches étaient en service actif pendant les deux guerres mondiales: bleu pour un mari, rouge pour un fils, blanc pour une fille. Ces décorations agissaient comme un lien visible et tangible entre les femmes bénévoles de l'IODE sur le front intérieur et le service militaire de leurs proches. Aucun doute n'est possible sur le fait qu'elle la portait avec une grande fierté.

L'attitude de l'IODE envers sa place dans le large spectre de l'effort de guerre canadien nous est indiquée par une analyse de sa contribution de plus de 5.000.000$ à la Seconde guerre mondiale. « Le vrai valeur de ce travail  n'était pas dans la contribution matérielle » écrivait un historien de l'IODE en 1950, « mais dans l'esprit qu'il avait inspiré et soutenu chez ses membres pendant ces années de guerre. Une organisation composée de femmes patriotiques qui avait le pouvoir de rallier d'autres patriotes dans une situation d'urgence nationale, avait un pouvoir sur lequel il fallait compter ».10 Cette attitude n'était pas limitée aux membres de l'IODE. Partout au Canada, au cours des deux guerres, les Canadiens engagés dans toutes les formes du bénévolat se sentaient partie de quelque chose de plus puissant et plus grand qu'eux mêmes.

Certains objets fournissent des preuves concrètes de ce que les Canadiens faisaient pendant les années de guerre. Par exemple, les livrets de couture de la Croix Rouge canadienne ou d'autres organisations conduirait à réaliser aujourd'hui un produit final identique  à ce qu'il était au début du vingtième siècle. Les lettres d'information et les tracts produits par les associations en direction des proches des Prisonniers de guerre canadiens détaillent l'effort permanent pour maintenir la communication avec ceux ci et leur fournir de la nourriture supplémentaire et des colis de vêtements. D'autres objets nous offrent un aperçu de la façon dont les Canadiens se préparaient eux même au pire -et ce qu'il imaginait être le pire. Dans cette catégorie, on classerait les instructions pour premiers soins aux blessés et les recommandations en cas de bombes incendiaires des ambulances de St John. Au cours des deux guerres, les bénévoles ont cherché à anticiper les difficultés à venir, et à prendre en charge celles qui existaient d'ores et déjà, au moyen de leur implication dans un travail volontaire concret.

Les objets liés au bénévolat témoignent aussi de la créativité et de l'ingéniosité des Canadiens: avec une telle concurrence pour un capital d'argent et de temps limité, les associations avaient recours à des astuces pour gagner l'attention du public, l'engouement pour les collectes d'argent avaient des hauts et des bas, et quand l'argent manquait les dons de toutes sortes étaient acceptés. Pendant les deux guerres, les œuvres caritatives, les groupes d'églises ou d'autres types d'associations organisaient des journées spéciales, des thés de charité, des ventes de tartes, du porte à porte, des concerts patriotiques, des appels aux entreprises privées, mais les Canadiens arrivaient à faire surgir toutes sortes d'idées: des chiens portant les urnes pour collecter les fonds ou la vente de poupées patriotiques par exemple. Dans les zones rurales et les régions éloignées où le l'argent liquide étaient rares, les fermiers donnaient des produits ou du cheptel et les trappeurs des peaux. Une fois vendus, ces produits généraient des profits pour les associations. Les entreprises faisaient  aussi des dons en nature aux associations ou aux armées : des crèmes à raser, des instruments de musiques, ou les produits qu'elles avaient en stock. Bien que tous les dons en nature n'aient pas toujours été acceptés, les dons en argent n'étaient jamais trop petit ou trop grand, et l'idée que tout le monde pouvait et devait contribuer – quelque soit la race, l'âge, la classe, la religion, la région, le langage ou le sexe- était une rengaine commune pendant les deux guerres.
Si les objets liés au bénévolat révèlent facilement les stratégies utilisées pour essayer de motiver les Canadiens à donner leur temps et leur argent et nous donnent un aperçu de ce qu'ils faisaient et de comment ils le faisaient, ils ne sont pas aussi explicites lorsqu'il s'agit de nous dire pourquoi les Canadiens donnaient autant.

Les stratégies propagandistes fonctionnaient-elles? Les Canadiens étaient-ils réellement motivés par leur patriotisme, leur sens du devoir, leurs rôles traditionnelles en tant qu'hommes et en tant que femmes ?
Nous savons que les Canadiens se portaient volontaires en masse, et nous avons parfois connaissance d'une lettre qui explique les motifs pour lesquelles un homme d'affaire donnait ce qu'il donnait. Mais nous n'avons pas de telles lettres pour chaque femme qui roulait un bandage, chaque enfant qui collectait des morceaux d'aluminium, chaque famille qui investissait dans les obligations de la Victoire. De ce fait, nous devons prendre la voie des spéculations académiques. Il semble raisonnable d'inférer que les Canadiens se portaient pour des raisons aussi différentes qu'eux mêmes l'étaient les uns des autres. Comme nous l'avons vu plutôt, la société canadienne valorisait beaucoup le bénévolat à cette époque, guerre ou pas guerre. De nombreux citoyens semblaient véritablement ému par les appels à leur patriotisme et souhaitait contribuer à la victoire. D'autres Canadiens étaient probablement inspirés par leur connexion personnelle avec des soldats ou par la pression sociale à faire leur « part du boulot ». Le bénévolat est plus que de l'altruisme : les volontaires bénéficiaient de leur engagement, même si c'était quelque chose d'aussi simple que la satisfaction personnelle de contribuer à une cause valable. Les familles qui contribuaient aux campagnes de Prêts pour la Victoire ne faisaient pas que financer la guerre, elles investissaient aussi dans leurs prospérités d'après guerre. Les bénévoles qui préparaient les fournitures pour la Croix Rouge aidaient les malades et les blessés en général, mais ils pouvaient aussi avoir contribuer à soigner ou à guérir des proches ou des membres de leur communauté. Les compagnies qui faisaient des dons financiers importants et les rendaient publics créaient des associations positives pour eux mêmes et leurs produits dans l'esprit du public, tout en contribuant à l'effort de guerre. Les femmes compétentes qui prenaient des rôles dirigeants dans les efforts de leur communauté trouvaient un débouché à leurs capacités tout en réunissant des fonds pour la cause. Les citoyens qui prenaient part au bénévolat fournissaient un travail gratuit des plus utiles, mais ils se conformaient aussi aux exigences des voisins curieux et d'un milieu social qui pourrait jaser s'ils ne remplissaient pas leur devoir en temps de guerre. En organisant des concerts patriotiques ou des journées à thèmes, les minorités ethniques et raciales et leurs communautés levaient de l'argent et des consciences tout en démontrant leur patriotisme (souvent mis en question) et de leurs aspirations à être des citoyens de plein droit. Le fait qu'il y ait eu tant de motivations différentes pour nombreuses formes de bénévolats effectués par les Canadiens durant les deux guerres mondiales, si ce n'est pour toutes, ne doit pas diminuer la signification de ce travail pour la poursuite de la guerre, ou pour les Canadiens eux-mêmes.

Grâce au bénévolat, les Canadiens ont contribué à des dizaines (peut-être des centaines) de millions de dollars en argent liquide et en nature en faveur des deux efforts de guerre -des ressources qui auraient dû venir des caisses du gouvernement (enfonçant le pays dans une dette encore plus profonde) ou n'auraient tout simplement pas été disponible. En prenant en charge ces divers travaux bénévoles ou en contribuant financièrement à l'effort de guerre, les Canadiens se sont investis dans le succès ou dans l'échec de ces deux guerres. Leurs concitoyens se battaient outre mer, et grâce à leur action sur le front domestique, les civils faisaient de cette guerre la leur.

L'histoire du bénévolat en temps de guerre fait partie intégrante de l'histoire du Canada au cours des deux guerres mondiales. La majorité des Canadiens n'a jamais été à proximité d'un champs de bataille, mais leur gouvernement, leurs voisins, et le plus souvent eux-mêmes croyaient qu'il fallait faire d'importantes contributions pour l'effort de guerre. Les objets nous étant parvenus et témoignant de ce bénévolat en temps de guerre offrent un aperçu fascinant sur ces deux périodes ou donner librement de soi-même ou de ses richesses pour le bien du pays était à la fois encouragé et attendu. Que ce soit au travers du bénévolat ou des dons, à l'adhésion volontaire à une série de conduites et de comportements, les Canadiens ont patriotiquement « fait leur part du boulot », trouvé un sens du confort ou de l'accomplissement, rempli des obligations sociales, assuré leur places dans la société canadienne, et fait de ces années de guerre 1914-1918 et 1939-1945 des années de « guerre totale ».

Sarah Glassford, Université d'Ottawa / Université Carleton

Lectures conseillées:
Première guerre mondiale:
Fallis, Donna. “World War I Knitting” dans Alberta Museums Review (automne 1984): 8-10

Glassford, Sarah, et Amy J. Shaw, sous la direction de. A Sisterhood of Suffering and Service: Women and Girls of Canada and Newfoundland during the First World War (Vancouver: UBC Press, 2012)

Miller, Ian Hugh. Our Glory and Our Grief: Torontonians and the Great War (Toronto: University of Toronto Press, 2002)

Morton, Desmond. Fight or Pay: Soldiers’ Families in the Great War (Vancouver: UBC Press, 2004)

Quiney, Linda J. “Assistant Angels: Canadian Voluntary Aid Detachment Nurses in the Great War” dans Canadian Bulletin of Medical History 15/1 (1998): 198-206

Quiney, Linda J. “‘Bravely and Loyally They Answered the Call’: St. John Ambulance, the Red Cross, and the Patriotic Service of Canadian Women during the Great War” dans History of Intellectual Culture 5/1 (2005): 1-19
Riegler, Natalie. “Sphagnum Moss in World War I: The Making of Surgical Dressings by Volunteers in Toronto, Canada, 1917-1918” dans Canadian Bulletin of Medical History 6 (1989): 27-43

Rutherdale, Robert. Hometown Horizons: Local Responses to Canada’s Great War (Vancouver:  UBC Press, 2004)

Scates, Bruce. “The Unknown Sock Knitter: Voluntary Work, Emotional Labour, Bereavement and the Great War” dans Labour History (Australia) 81 (2001): 29-49

Warren, Gale Denise. “The Patriotic Association of the Women of Newfoundland: 1914-18” dans Newfoundland Quarterly 92/1 (1998): 23-32

Seconde guerre mondiale:
Baldwin, Douglas O., et Gillian Poulter. “Mona Wilson and the Canadian Red Cross in Newfoundland, 1940-1945” dans Newfoundland and Labrador Studies 20 (2005): 281-311

Bruce, Jean. Back the Attack! Canadian Women during the Second World War, at Home and Abroad (Toronto: Macmillan, 1985)

Durflinger, Serge Marc. Fighting from Home: The Second World War in Verdun, Quebec (Vancouver: UBC Press, 2006)

Gregor, Frances. “The Women of the St. John Ambulance Brigade: Volunteer Nursing Auxiliaries in Wartime and Post-War Halifax” dans Journal of the Royal Nova Scotia Historical Society 8 (2005): 17-34

Kapp, Richard W. “Charles H. Best, the Canadian Red Cross Society, and Canada’s First National Blood Donation Program” dans Canadian Bulletin of Medical History 12 (1995): 27-46

Keshen, Jeffrey A. Saints, Sinners, and Soldiers: Canada’s Second World War (Vancouver: UBC Press, 2004)

Oppenheimer, Melanie. “Controlling Civilian Volunteering: Canada and Australia during the Second World War” dans War and Society 22/2 (2004): 27-50

Pomerleau, Daniel. “La Societé canadienne de la croix-rouge et les prisonniers de guerre, 1939-1945” dans Bulletin d’histoire politique 16/1 (2007): 177-188

Vance, Jonathan F. “Canadian Relief Agencies and Prisoners of War, 1939-1945” dans Journal of Canadian Studies 31/2 (1996): 133-148

Généralités:
Glassford, Sarah. “Marching as to War: The Canadian Red Cross Society, 1885-1939” (Thèse de doctorat, York University, 2007)

Pickles, Katie. Female Imperialism and National Identity: Imperial Order Daughters of the Empire (Manchester: Manchester University Press, 2002)

Rutherdale, Robert. “Home Front” dans Oxford Companion to Canadian History (Toronto: Oxford University Press, 2006)

  • 1. McKenzie Porter, To All Men: The Story of the Canadian Red Cross (Toronto: McClelland & Stewart, 1960), 51; Jeffrey A. Keshen, Saints, Sinners, and Soldiers: Canada’s Second World War (Vancouver: UBC Press, 2004), 23.
  • 2. Voir Veronica Strong-Boag, “‘Setting the Stage’: National Organization and the Women’s Movement in the Late 19th Century” dans The Neglected Majority: Essays in Canadian Women’s History textes rassemblés par Susan Mann Trofimenkoff et Alison Prentice (Toronto: McClelland & Stewart, 1977).
  • 3. Desmond Morton, Fight or Pay: Soldiers’ Families in the Great War (Vancouver: UBC Press, 2004).
  • 4. The War Charities Act, 1917, and Regulations and Forms Thereunder (Ottawa: King’s Printer, 1918); Melanie Oppenheimer, “Controlling Civilian Volunteering: Canada and Australia during the Second World War,” War and Society 22/2 (2004): 27-50.
  • 5. Ted Barris et Alex Barris, Days of Victory: Canadians Remember: 1939-1945 (Toronto: Macmillan, 1995), 61-2.
  • 6. Robert Rutherdale, Hometown Horizons: Local Responses to Canada’s Great War (Vancouver: UBC Press, 2004), 195.
  • 7. Katie Pickles, Female Imperialism and National Identity: Imperial Order Daughters of the Empire (Manchester: Manchester University Press, 2002), 43.
  • 8. Serge Marc Durflinger, Fighting from Home: The Second World War in Verdun, Quebec (Vancouver: UBC Press, 2006), 78-87.
  • 9. Kristine Alexander, “An Honour and a Burden: Canadian Girls and the Great War,” dans A Sisterhood of Suffering and Service: Women and Girls of Canada and Newfoundland during the First World War, textes rassemblés par Sarah Glassford et Amy J. Shaw (Vancouver: UBC Press, 2012).
  • 10. The Imperial Order Daughters of the Empire: Golden Jubilee 1900-1950 (Toronto: T.H. Best Printing Co., 1950), 29, 76.
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